À propos de subversion, comment enfin ne pas évoquer le cas du chamanisme d'Amérique du Nord avec ses célèbres " Fous sacrés". Le phénomène est attesté dans toutes les tribus du Nord-Ouest et ces personnages déviants sont connus de la littérature ethnologique sous le terme de " Contraires". Et pour cause ! Chez les Zuni, ils mangent des excréments et boivent de l'urine. Chargés de faire la police durant les grandes cérémonies hivernales, ils perturbent les rituels qu'ils sont censés protéger. Les Contraires cheyennes, eux, parlent à l'envers, souffrent du chaud et du froid à contretemps. Ils inversent d'ailleurs tout ce qu'ils touchent. La fourrure de leur tipi est tournée vers l'extérieur, le tuyau de la Pipe Sacrée est mis à la place du fourneau, etc. Quand aux Contraires des Cree, ils s'habillent de haillons, profanent des objets sacrés et se complaisent dans des habitudes bien saugenues. Ainsi ils ne font entrer de la nourriture dans leur tipi qu'en la jetant par le trou d'aération.
    Au-delà de leur spectaculaire étrangeté, tous ces Contraires partagent une même condition. De par leur nature, ils sont fondamentalement différents des autres membres de leur tribu, et surtout ils sont les messagers des entités invisibles les plus puissantes et les plus redoutées. Pour bien comprendre cette position, retenons l'exemple des heyoka, les clowns sacrés des Sioux.
    Leur capacité à bouleverser l'ordre établi des choses ne cède en rien à celle des autres Contraires. Clowns, les heyoka le sont à l'outrance: ils portent de vieux tissus en guise de vêtements, se maculent de boue ou ne se rasent qu'une moitié du crâne et il smultiplient les pitreries. ainsi, lorsqu'ils font mine de regarder au loin, iols baissent la tête vers le sol, affirmant que c'est avec les fesses que l'on voit le mieux. tout cela pore ses fruits et ils sont effectivement la risée de l'ensemble des Sioux. Faire rire, mais en mettant toujours en scène l'inversion. Danièle Vazeilles rapporte les gestes effectués par un clown lors d'une danse sacrée. Après avoir rejoint le cercle des danseurs aux costumes cérémoniels chatoyants, lui, vêtu d'un sac de pommes de terre et l'air hébété, il se contorsionne de manière grotesque, s'emmèle les pieds, fait l'idiot. mais il prend soin par ailleurs d'agir à l'envers. Quand le rythme s'accélère, il ralentit, et inversement. Lorsque les hommes tournent dans un sens, i fait le contraire. Et cela en montrant bien qu'il est, lui aussi, un excellent danseur initié.
    Ces clowns suscitent un sentiment pour lemoins contrasté car aux rires répondent aussi les expressions de la crainte. La réalité de leurs pouvoirs surnaturels est attestée par leur insensibilité notoire à la chaleur. Lors de leurs sacrifices rituels de chiens, les heyokas plongent les mains dans de l'huile bouillante et s'en aspergent en se plaignant du froid.  Ce contre-monde dont ils sont porteurs fait peur et certains officiants préfèrent les bannir des rituels ou les isoler. jadis leur puissance transgressive pouvait aller jusqu'au meurtre rituel d'un ennemei ou d'un proche.
    Mais comment se légitime ce statut ambigu ? Les clowns se disent les élus et les messagers de Wakinyan-l'Oiseau, le plus puissant etle plus grand de tous les Êtres du Tonnerre associés à l'Ouest, au fue céleste et à l'aigle. " Un visage sans traits, une forme sans contours, des serres sans pattes, des yeux qui ne sont pas des yeux. Parfois ces Êtres ont été aperçus au cours d'une vision par un de nos anciens sages, mais seulement de façon partielle. Même en rêve, personne ne les a jamais vus en entier.", explique le chamane Lame Deer qui, lui aussi, fut contraint pendant quatre ans d suivre la voie des heyokas. Il travailla comme clown de rodéo sous un pseudonyme féminin, affublé d'une perruque, de bas de soie et talons aiguilles.
    L'Oiseau de Tonnerre incarne toute l'ambivalence de la surnature. La foudre qui jaillit de son œil détruit et purifie en même temps. Le grondement de son battement d'ailes annonce les pluies d'orage qui donnent la vie ou qui ravage tout sur leur passage.Sa puissance dépasse celle des autres esprits et il plane très haut à travers le ciel, caché dans un manteau de nuages. Sa fonction est de nettoyer le monde de ses impuretés, de combattre le désordre lié à la souillure. Garant de l'ordo rerum, l'Oiseau du Tonnerre est au-dessus de toutes les lois,et pour entrer en contact avec lui les rites ordinaires se révèlent inefficaces. Parler et agir d'une manière contre nature, s'adresser à lui en le provoquant et en le dénigrant. Telle sera donc la mission de ses propres desservants humains, les clowns sacrés.
Ceux-ci ont été élus, ils ont été frappés par la foudre ou visités en rêve par une des incarnations animales de Wakinyan, en particulier le chien, le cheval ou le rapace. Une fois cette élection reconnue par les autres chamanes et ses mains plongées pour la première fois dans la marmite bouillante, la vie de l'adepte bascule dans le contre-monde: il ne suit plus que la volonté d l'Oiseau Tonnerre.
    Cette alliance avec le plus puissant des esprits confère au clown un pouvoir inégalé. "Un clown est plus puissant que la bombe atomique", précise Lame Deer dans son récit autobiographique. De multiples narrations mettent en scène des combats magiques opposant un heyoka à un autre " rêveur" (c'est-à-dire un initié) lié au renard, à l'ours ou au loup. Invariablement, le clown sort gagnant de l'épreuve. Il est au demeurant le seul à pouvoir perturber impunément les rituels organisés par les divers rêveurs, si prestigieux soient-ils, haut fait qui témoigne de la protection invisible dont il dispose. Nous ne serons donc pas étonné d'apprendre que les élus de l'Oiseau de Tonnerre sont considérés par les sioux comme de véritables alliés de l'invisible. Leur apparence ridicule et leurs comportements grotesques n'empêchent nullement qu'on vienne les consulter comme medecin man, qu'on les charge de changer le mauvais temps, de protéger de la foudre, ou encore qu'on leur demande de prophétiser. Une chose cependant à ne pas oublier: l'inversion. Lorsqu'un clown pense que le patient va guérir, il y a tout lieu de craindre le pire. Quand il voit le malheur s'abattre sur un homme, que celui-ci se réjouisse.
    Dérision et terreur, guérison et profanation du sacré. La " route noire " que suivent les clowns n'est pas la voie de l'absurde, du non-sens pour les Sioux. Car les heyoka agissent " à la manière des messagers de Wakinyan, d'une manière rapide, imprévisible, insaisissable. Ce comportement paradoxal symbolise l'existence primordiale mouvante, immanente avant la conception d'un monde structuré, c'est-à-dire avant l'existence de Wakinyan lui-même [...] ".
    Le grand chamane Lame Deer portant des talons aiguilles. Dans certaines tribus, telle celle des Crow, le travestissement en femme est, au même titre que le port de peintures corporelles (des lignes en zigzags symbolisant les éclairs), le signe ostensible de l'alliance avec les Êtres du Tonnerre.

Bertrand Hell / Possession et Chamanisme